CHAPITRE TRENTE
Je me demande si c’était une si bonne idée que ça, finalement, songea Hélène Zilwicki, ironique, en pénétrant dans la cabine d’ascenseur et en tapant la combinaison idoine.
Elle avait à demi craint que le commodore ne reconsidère son choix en s’apercevant qu’un officier aussi jeune qu’elle convenait peu au poste d’ordonnance. Elle n’aurait sans doute pas dû – elle avait eu amplement l’occasion de voir quel homme de décision c’était –, d’autant qu’il ne semblait pour l’heure pas même avoir de graves doléances. Ce qu’elle ne pouvait dire.
Elle grimaça à cette pensée qui contenait au moins une part de vérité. Naguère, elle avait estimé intense la pression subie par un aspirant lors de son premier déploiement, et c’était sans doute exact. En tout cas, elle s’était alors sentie plus qu’épuisée ! Mais sa tâche actuelle avait une intensité propre.
Oh, arrête de te plaindre, se reprocha-t-elle fermement, « ça aussi, ça passera », comme aimait tant à te le répéter le maître Tye. Tu finiras aussi par trouver tes marques. Après tout, tu n’es officier d’ordonnance que depuis quatre jours ! Ce qui ne la consolait qu’à peine tandis qu’elle arpentait les coursives du HMS Quentin Saint-James pour accomplir les missions confiées par le commodore Terekhov.
Lorsqu’elle y réfléchissait, elle le soupçonnait de lui mener la vie plus dure qu’il n’y était obligé. Par exemple, il y avait sa tâche du moment. Elle ne voyait vraiment pas pourquoi il n’aurait pas pu transmettre par com son message au capitaine Horace Lynch, l’officier tactique du Quentin Saint-James. En fait, ç’aurait sans doute été plus efficace. Mais non : il avait décidé que l’enseigne Zilwicki trotterait jusqu’au bureau de l’OT et le lui donnerait en personne. L’exercice ne dérangeait pas Hélène, et le message en lui-même était très intéressant, mais le fait demeurait que Terekhov disposait d’autres moyens – et des meilleurs – de le transmettre.
Mais celui-ci me garde occupée, se dit-elle en regardant clignoter l’indicateur de position de l’ascenseur. Et le commodore me garde très occupée depuis qu’on a appris cette tentative d’assassinat sur Torche. Malgré elle, elle frissonna en songeant que sa sœur était passée bien près de mourir. En outre, elle connaissait très bien Berry, savait exactement comment elle avait dû prendre la mort de tant de gens, surtout au cours d’une opération menée pour la tuer, elle. Et elle savait aussi pourquoi elle n’avait pas reçu de message de son père à ce sujet. Il y en avait sûrement un qui filait vers Fuseau, où l’on pouvait s’attendre à ce qu’il fût transmis à l’Hexapuma, mais elle ne doutait pas qu’Anton – et sans doute aussi cet effrayant fils de pute de Cachat, maintenant que j’y pense – fût parti chercher les vrais responsables de l’attentat.
Contrairement à la plupart des sujets du Royaume stellaire, Hélène n’était pas convaincue que Havre eût orchestré l’attentat contre Torche. Bien sûr, elle possédait l’avantage déloyal des lettres de sa sœur et de son père, si bien qu’elle connaissait Victor Cachat, cet agent secret havrien, en apparence un rouleau compresseur dépourvu de sentiments, follement amoureux d’une certaine Thandi Palane, laquelle se trouvait être la « grande sœur officieuse » de Berry et le commandant en chef des forces armées de Torche. Non seulement Cachat aurait refusé de prendre part à toute entreprise qui aurait pu blesser Palane, mais il devait savoir comment cette dernière aurait réagi s’il s’était fait le complice d’une tentative d’assassinat contre Berry ou la princesse Ruth. Or, s’il n’avait pas trempé là-dedans, on pouvait avoir la certitude qu’aucun autre agent havrien n’y était mêlé. Cachat et le Théâtre Audubon – et mon cher papa, bien sûr – étaient trop branchés dans les milieux du renseignement pour qu’on pût en douter.
Par malheur, Hélène Zilwicki n’était que l’un des enseignes les plus récemment promus de la Flotte royale manticorienne. Sa conviction que quelqu’un d’autre avait appuyé sur la détente n’aurait pas beaucoup de poids auprès des pouvoirs en place. D’ailleurs, elle était tout à fait sûre qu’un certain Anton Zilwicki était déjà allé aussi haut que possible dans la hiérarchie pour convaincre Manticore de cette évidence. S’il n’avait pu se faire écouter, on ne l’écouterait pas, elle, tout de suite.
Et soyons juste, admit-elle à regret. Nous autres, les Zilwicki, avons plus d’expérience que la plupart des gens du monde sordide de l’espionnage et des sales coups en général. Et trop de cette expérience a été acquise face à ces messieurs dames de Manpower. Nous sommes sans doute aussi naturellement prédisposés à chercher la connexion mesane que d’autres la connexion havrienne. Mais j’aimerais bien que certains de ceux qui pensent à un coup de Havre réfléchissent à l’arme utilisée. Oui, la République populaire a commis beaucoup d’assassinats mais, pour autant qu’on le sache, elle ne s’est jamais servie d’une neurotoxine sophistiquée comme celle-ci. Chez elle, on pensait en termes de bombes, de pulseurs et de missiles. Chez Manpower, en revanche… on pense en termes de bioscience.
Elle n’y pouvait toutefois pas grand-chose, particulièrement du fait que le Quentin Saint-James (déjà surnommé Jimmy Boy par son équipage, bien qu’il n’eût que trois mois T d’existence) se dirigeait droit dans la mauvaise direction. Dans ces conditions, elle tenta à nouveau de chasser le sujet de son esprit. Quand la cabine s’arrêta et que les portes coulissèrent, elle tourna son attention vers l’autre motif pour lequel elle soupçonnait le commodore Terekhov de la maintenir sur la brèche avec un tel enthousiasme.
Elle n’y avait pas réellement songé lorsqu’il lui avait offert de devenir son ordonnance, mais il existait plusieurs très bonnes raisons – dont deux s’étaient présentées à elle lors des derniers jours – pour lesquelles ce poste n’était jamais confié à qui n’était pas au moins lieutenant.
Primo, qu’un officier général eût besoin d’un assistant pour l’aider à organiser son emploi du temps et son travail était tout à fait évident. Or, en règle générale, cette organisation exigeait un peu plus d’expérience que n’avait pu en acquérir un enseigne. Hélène n’avait jamais compris – du moins pas émotionnellement – combien une ordonnance pouvait passer de temps à s’assurer que celui de son officier général fût employé aussi efficacement que possible.
Quand elle avait découvert qu’il lui faudrait étudier à fond tous les départements de l’escadre, même son âme naturellement brave avait flanché. Devoir se familiariser avec l’administration et la coordination de ces services – plus les opérations et la logistique – ainsi que leurs devoirs respectifs lui avait causé un véritable choc. Qu’on n’eût toujours pas d’officier opérationnel, d’astrogateur, d’officier de communications et d’officier de renseignement d’état-major n’aidait pas non plus. Pour le moment, c’était Lynch qui gérait le département opérationnel pour le commodore Terekhov, tandis que le capitaine de corvette Barnabé Johansen et le capitaine de corvette Iona Török, respectivement astrogateur et officier de com du Quentin Saint-James, remplissaient aussi ces deux fonctions auprès de lui, mais l’arrangement était sans conteste temporaire et improvisé.
Hélène soupçonnait ces officiers de se sentir aussi mal à l’aise qu’elle-même dans cette position mais, à tout le moins, chacun était le chef de son propre département à bord du vaisseau amiral de l’escadre et savait donc beaucoup mieux qu’elle ce qu’il était censé faire, bien qu’une aspirante fît, lors de son premier déploiement, l’expérience de tous les départements. Le point de vue de la jeune femme, durant son séjour à bord de l’Hexapuma, avait toujours été celui d’un sous-fifre. À présent, elle devait comprendre non seulement ce que faisait chaque service mais aussi de quelle manière il le faisait en relation avec tous les autres, ce qui était une autre paire de manches. Par ailleurs, même le lieutenant Ramón Morozov, l’officier logistique de Terekhov, avait par rapport à elle une ancienneté monumentale. Fréquenter tous ces chefs de département sur une base du type « Le-commodore-veut-que-vous-fassiez-ça-tout-de-suite ! » pouvait être… intimidant, pour le moins.
Encore pire était la crainte de commettre une erreur fatale par son manque d’expérience. Elle savait pouvoir compter sur Terekhov pour garder l’œil sur elle, mais elle avait aussi appris – à ses dépens, ce qui, pensait-elle souvent, était la manière dont elle apprenait la plupart des leçons – que l’échec enseignait plus que le succès. Le commodore, malheureusement, en était lui aussi conscient, et elle ne doutait pas qu’il fût prêt à lui permettre d’échouer dans le cadre de son processus éducatif. Ce qui était sans doute bel et bon de son point de vue à lui mais absolument nul de celui d’Hélène. Elle n’avait pas l’habitude d’échouer. Elle détestait que cela lui arrive, gérait cela très mal et, elle l’admit en trottant le long de la coursive menant au bureau de Lynch, l’idée de mettre quelqu’un dans l’embarras par ses insuffisances lui déplaisait souverainement.
Ce qui l’amenait à l’autre raison pour laquelle son poste était en général réservé à un lieutenant. Les ordonnances n’existaient pas seulement parce que les officiers généraux avaient besoin d’un assistant. Elles existaient aussi parce qu’un tel déploiement était une expérience enrichissante. Certes, en toute justice, n’importe quel déploiement spatial était une expérience enrichissante – ou aurait en tout cas dû l’être. Mais les ordonnances manticoriennes étaient bien plus que de simples assistants, ce qu’on appelait des « va chercher », et ces postes étaient normalement réservés à des individus qu’on préparait à un grand avenir. Gérer l’emploi du temps d’un officier général et assister aux discussions d’état-major, aux processus décisionnaires que les autres lieutenants ne voyaient jamais, était censé les familiariser avec les plus hautes responsabilités. Leur apprendre, à eux dont on pensait qu’ils avaient le potentiel de devenir un jour officier général, comment le travail en question s’accomplissait… et aussi comment il ne devait pas s’accomplir.
Jusqu’ici, aucun des officiers avec lesquels elle avait travaillé n’avait paru choqué qu’elle ne fût qu’enseigne de vaisseau. Elle ne savait toutefois pas combien de temps cela durerait, et elle avait la profonde conviction que plus d’un lieutenant allait s’en offusquer. Sans parler du fait qu’à un moment quelconque de sa future carrière, elle pouvait presque le garantir, un supérieur de fraîche date éplucherait son dossier, examinerait son formulaire 210, remarquerait son déploiement actuel et conclurait qu’elle avait reçu un traitement préférentiel de la part du commodore Terekhov.
Ce qui n’est après tout que pure vérité, admit-elle. Ce n’était pas la première fois que cette pensée lui traversait l’esprit et elle s’efforçait de la bannir en se souvenant des commentaires adressés à Abigail par le capitaine Kaplan. Ce qui, bien sûr, la conduisait à se demander s’ils s’appliquaient autant à son propre cas… et si elle ne se dirigeait pas vers ce que son père appelait une crise d’expansion aiguë de l’ego en phase terminale.
Ayant atteint sa destination, elle appuya sur le bouton d’admission.
« Oui ? fit une voix de ténor veloutée dans le haut-parleur.
— Enseigne Zilwicki, capitaine, dit-elle avec raideur. Le commodore Terekhov m’envoie. »
La porte s’ouvrit et elle la franchit.
Le bureau de Lynch était bien plus vaste que le modeste réduit d’Hélène. En fait, il était plus grand que celui de la plupart des commandants en second à bord de vaisseaux plus vieux et moins automatisés. Avec un équipage aussi réduit que celui d’un Saganami-C, on pouvait donner un peu d’espace au personnel.
Le capitaine, en chemise d’uniforme, était assis à son poste de travail – un terminal au milieu d’une table couverte de puces de données empilées avec soin et de liasses de papier imprimé. C’était un homme de taille moyenne, aux cheveux sable, aux yeux bruns profondément enfoncés dans les orbites et à la voix magnifique lorsqu’il chantait. Il paraissait en outre tout à fait compétent dans son travail.
« Que puis-je pour le commodore ce matin, mademoiselle Zilwicki ? demanda-t-il.
— Il m’a demandé de vous apporter ceci, monsieur, dit-elle en déposant un classeur de puces au coin de son bureau. Ce sont des idées qui lui sont venues à propos des modifications des nouvelles têtes laser.
— Je vois. » Lynch attira le classeur à lui mais ne le regarda pas. Au lieu de cela, il avait incliné la tête de côté et ses yeux vifs inspectaient Hélène. « Et aurait-il partagé une partie de ces pensées avec vous avant de vous envoyer ici ?
— En effet, il m’en a dit un petit quelque chose, admit la jeune femme, prudente.
— Je le pensais bien. » Comme les yeux de sa visiteuse s’écarquillaient légèrement, le capitaine eut un petit rire et désigna un fauteuil sur lequel s’empilaient divers manuels tactiques. « Posez ça quelque part, mademoiselle Zilwicki, et asseyez-vous », l’invita-t-il.
Tandis qu’elle obéissait, il inclina son fauteuil en arrière et l’observa, pensif. Hélène se demanda ce qu’il pensait mais il aurait fait un excellent joueur de poker : son expression ne révélait presque rien. Elle tenta de ne pas se crisper au point de paraître nerveuse.
« Dites-moi, mademoiselle Zilwicki – Hélène. Que pensez-vous des nouvelles têtes laser ?
— Je pense qu’elles sont très bien, monsieur, dit-elle après un instant de réflexion, puis elle fit la moue. Pardon. C’était bête, n’est-ce pas ? Évidemment qu’elles sont très bien. »
Peut-être les lèvres de Lynch avaient-elles très légèrement tressauté mais, si c’était le cas, il fut assez habile pour réprimer ce sourire. « Convenons qu’il s’agissait d’une remarque préliminaire, dit-il avec gravité. À présent que c’est réglé, qu’en pensez-vous vraiment ? »
Le léger éclat qu’Hélène crut avoir vu dans ses yeux chassa une partie de sa tension.
« Je pense qu’elles auront un impact tactique très significatif, monsieur, dit-elle en se laissant aller au fond de son siège. Le Mark 16 représente en lui-même un gros avantage contre d’autres croiseurs ou croiseurs de combat, mais, avec les nouvelles têtes laser, il pourra endommager aussi des vaisseaux de ligne. Je crois que ça ne va pas plaire du tout aux Havriens.
— Sans aucun doute, acquiesça Lynch avant de poursuivre, plus sérieux : Mais j’espère que vous ne voulez pas dire qu’avec ces nouvelles têtes un croiseur lourd pourrait désormais affronter aisément un supercuirassé.
— Non, monsieur, bien sûr que non, fit très vite Hélène. Je crois que je pensais juste à Monica. Si on avait disposé des nouvelles têtes, ces croiseurs de combat ne seraient sans doute jamais arrivés assez près pour nous tirer dessus. Et même dans le cas contraire, ils auraient d’abord reçu bien plus de dégâts.
— Ça, mademoiselle Zilwicki, c’est une observation très pertinente, acquiesça le capitaine.
— Je pense aussi que ça aura fatalement un certain effet sur tous les MPM, continua-t-elle. Je ne vois pas pourquoi la même technique ne pourrait pas être appliquée à des têtes laser plus grosses. »
Cette fois, Lynch se contenta de hocher la tête.
Il y avait une raison pour laquelle il avait fallu si longtemps aux têtes laser pour remplacer les ogives nucléaires de contact en tant qu’arme à longue portée en espace profond par excellence. Le concept de base d’une tête laser, au demeurant très simple, datait de l’époque pré-Diaspora sur la Vieille Terre. En deux mots, un barreau cylindrique fin comme un cheveu et fait d’un matériau approprié (la Spatiale royale manticorienne utilisait le hafnium) était soumis aux rayons X d’une explosion nucléaire, lui faisant amplifier et tirer des rayons gamma jusqu’à ce que le rayonnement thermique l’atteigne et le détruise. Le problème était l’extraordinaire inefficacité du processus : seuls quelques pour cent des milliards de mégajoules libérés par une ogive nucléaire de l’ordre de la mégatonne se retrouvaient dans un rayon laser à rayons X, principalement parce que – dans des conditions normales – une explosion nucléaire se propageait en une sphère dont chaque barreau ne représentait qu’une portion ridiculement faible, si bien qu’il ne pouvait être soumis qu’à un infime pourcentage du rayonnement total. La très grande majorité de l’effet destructeur était donc perdue.
Compte tenu de la dureté d’un blindage de vaisseau spatial, même deux ou trois siècles T plus tôt, c’était tout bonnement insuffisant pour produire un effet appréciable, surtout du fait que le laser résultant devait traverser les barrières latérales et l’écran antiradiations avant d’atteindre le blindage en question. Donc, quoique les chances de porter un coup au but avec une ogive nucléaire de contact fussent assez faibles, la plupart des spatiales avaient opté pour une arme au moins susceptible d’infliger quelques dégâts si elle touchait sa cible. D’ailleurs, les missiles pré-têtes laser étaient plus destructeurs par contact direct, en tant que projectiles purement cinétiques. Il était hélas ! presque impossible d’obtenir un tel résultat, même avec les meilleurs perceurs de barrières latérales, si bien que la fonction du missile nucléaire à fusion était au bout du compte moins d’infliger de véritables avaries à la coque que de griller les générateurs des barrières en question.
Malheureusement – du point de vue du tireur –, les défenses antimissile s’étaient améliorées au point que les chances « assez faibles » de réussir un coup au but direct s’étaient changées en chances « inexistantes », raison pour laquelle les vaisseaux de ligne avaient eu recours à des batteries d’armes à énergie aussi massives. Les missiles restant efficaces contre des combattants plus légers mais devenant inutiles contre les défenses actives et passives d’un vaisseau de ligne, le seul moyen de livrer bataille à ces derniers avait été de s’en approcher nez à nez, afin que les armes à énergie du bord pussent entrer en action.
Les choses avaient commencé à changer il y avait un peu plus d’un siècle quand un type très malin avait trouvé le moyen de créer une explosion nucléaire directionnelle. La possibilité était évoquée depuis longtemps dans plusieurs des revues spatiales de la Galaxie, mais on ne disposait pas de la technologie nécessaire avant que les progrès de l’effet de pincement gravitique utilisé dans les centrales à fusion modernes aient été miniaturisées au point de tenir dans le nez d’un gros missile.
On avait conçu un anneau de générateurs de gravité disposés en collier derrière l’ogive. Ils se mettaient en route quelques millisecondes avant son explosion, assez pour que les foyers superposés d’une lentille gravitique en reforment la sphère et la rendent gaussienne, dirigeant les effets radiologiques et thermiques vers l’avant, le long de l’axe de l’ogive. Le résultat était de capturer une bien plus grande portion de l’effet et de le concentrer dans la zone occupée par les barreaux amplificateurs. Selon les critères modernes, les premières têtes laser étaient très anémiques, en dépit du progrès énorme qu’elles représentaient, et les concepteurs de vaisseaux avaient réagi en épaississant le blindage déjà massif des cuirassés et supercuirassés. Toutefois, la vieille compétition entre arme et armure était relancée : depuis cinquante ou soixante ans T, la tête laser représentait un authentique danger même pour le vaisseau au blindage le plus solide.
D’autres facteurs intervenaient bien sûr dans sa conception. Longueur et diamètre du barreau amplificateur déterminaient la divergence du rayon, avec des répercussions évidentes sur le pourcentage d’énergie que produisait le laser à une distance donnée. Les armes à énergie du bord, dotées de puissantes lentilles gravitiques, compressaient bien mieux cette divergence. Il n’y avait tout bonnement pas moyen de fabriquer des lentilles aussi petites qu’une tête laser, laquelle, malgré les raffinements de conception, restait pour l’essentiel un simple barreau sacrifiable qu’aurait reconnu un physicien de l’ère pré-Diaspora.
Dans le missile Mark 23 utilisé actuellement, les têtes laser (les assemblages qui renfermaient les barreaux amplificateurs) mesuraient environ cinq mètres de long et quarante centimètres de diamètre, et recelaient des barreaux fins comme des fils, suspendus dans un milieu gélifié. Comprenant aussi les miroirs de Wolter pour amplifier les rayons, des réacteurs, beaucoup de carburant, un générateur, des dispositifs de télémétrie et des capteurs, elles étaient contenues dans des baies latérales, des deux côtés du bus d’armes, qui les éjectaient une fois le missile fixé sur sa trajectoire d’attaque finale. Chacune possédait son système de contrôle de réaction de vectorisation, lequel acquérait la cible sur ses propres capteurs, s’alignait sur elle par propulsion puis manœuvrait rapidement jusqu’à arriver cent cinquante mètres devant le missile. À ce moment, la lentille gravitique entrait en action, l’ogive détonait et la cible s’apercevait que la chance avait tourné.
Les facteurs critiques étaient les dimensions du barreau de la tête, le rendement de la détonation et – le plus critique de tous – l’amplification de la lentille gravitique. Raison principale pour laquelle les gros missiles étaient plus destructeurs que les petits transportés par des croiseurs et contre-torpilleurs. Il y avait toujours un minimum de contrainte masse/volume sur l’assemblage de la lentille gravitique lui-même, et un missile plus gros pouvait porter à la fois une lentille plus puissante et les barreaux plus longs – donc plus puissants – qui lui donnaient une plus grande portée. C’était aussi la raison pour laquelle il avait été si ardu de faire tenir une tête laser efficace dans les nouveaux missiles Vipère anti-BAL. La baie de l’unique barreau amplificateur mesurait presque les deux tiers de la longueur du missile, et trouver une place où la fourrer avait présenté toutes sortes de difficultés.
La supériorité technique de Manticore sur Havre s’était fait sentir aussi dans la conception des têtes laser : générateurs de gravité des missiles plus puissants à volume égal ; capteurs et systèmes de visée meilleurs également. Le Royaume stellaire avait donc pu utiliser des ogives plus petites et des lentilles à plus grande amplification afin de créer des têtes laser assez puissantes pour arriver à ses fins, surtout du fait qu’il pouvait compter porter plus de coups au but en raison de son contrôle de feu et de ses systèmes fureteurs supérieurs. La République, quant à elle, avait dû adopter une approche fondée sur la force brutale, usant d’ogives plus grosses et de barreaux plus lourds, raison pour laquelle les missiles havriens avaient toujours été bien plus massifs que leurs homologues manticoriens.
Aujourd’hui, en grande partie grâce aux retombées des efforts du Royaume stellaire pour améliorer ses communications supraluminiques à impulsions gravitiques, ArmNav avait achevé de tester et commencé à produire une nouvelle génération de générateurs de gravité pour les Mark 16 destinés à ses croiseurs. On avait presque doublé le facteur d’amplification des lentilles gravitiques et, tant qu’on y était, on avait augmenté le rendement des ogives, ce qui avait demandé au moins autant d’ingéniosité. Il avait fallu déplacer vers l’arrière une bonne partie des composants originaux des Mark 16, notamment du bus d’armes, afin d’y caser tout cela, mais, selon Hélène, nul ne se plaindrait de l’effet obtenu. Avec ses ogives de quinze mégatonnes, le Mark 16 était capable de percer jusqu’à un blindage de croiseur de combat, quoique atteindre les entrailles d’un tel bâtiment l’eût poussé dans ses derniers retranchements. À présent, la nouvelle ogive Mod. G de quarante mégatonnes et les lentilles gravitiques améliorées lui conféraient presque autant de punch que les plus gros missiles de vaisseaux du mur datant d’à peine cinq ou six ans.
La production du Mod. G avait requis une refonte complète des bus d’armes du Mark 16, cependant. ArmNav ayant décidé qu’on ne voulait ni jeter toutes les armes existantes ni renoncer aux améliorations, les employés de l’amiral Hemphill avaient inventé un kit pour convertir les Mod. E en Mod. E-I. (Ce qui était arrivé exactement à l’appellation Mod. F, Hélène ne voulait même pas le savoir. Il était bien connu de tout officier tactique que les voies de la nomenclature d’ArmNav étaient impénétrables.) Le Mod. E-i était fondamentalement le Mod. E équipé des nouveaux générateurs de gravité. Puisque cet unique changement ne requérait aucun ajustement des bus ni déplacement des composants internes, le E-i pouvait se fondre dans les files d’attentes et profils d’attaque des Mark 16 existants. Bien sûr, avec ses ogives d’origine, plus faibles, il demeurait moins efficace que le Mod. G, puisque son pouvoir destructeur n’était « que » doublé par rapport au E… contre un facteur supérieur à cinq dans le cas du G.
Si on applique la même approche au Mark 23, songea Hélène, en supposant de nouvelles lentilles gravitiques à l’échelle, puis si on couple ça avec ce qu’a mis en œuvre le contrôle de feu de la duchesse Harrington en Lovat, quoi que ce soit…
« Et que vous a dit d’autre le commodore, enseigne Zilwicki ? »
La voix de Lynch la tira de ses pensées.
« Tout est sur ces puces, monsieur, dit-elle, respectueuse, en désignant le classeur qu’elle venait d’apporter.
— J’en suis sûr, acquiesça le capitaine. Cela dit, je connais un peu mieux le commodore depuis qu’il est monté à bord et je doute qu’il en ait discuté avec vous « par hasard » avant de vous envoyer me porter ce mémo. Je ne le crois pas homme à faire les choses « par hasard » mais plutôt à toujours avoir une bonne raison. Alors pourquoi ne pas saisir cette occasion de nous offrir une petite séance de réflexion tactique en situation, juste vous et moi ? »
La jeune femme eut la sensation distincte de couler et réprima une puissante envie de déglutir. Comme Lynch inclinait son siège un peu plus en arrière, elle vit l’amusement dans ses yeux. Non de l’avoir mise dans l’embarras, comme ç’aurait pu être le cas de certains supérieurs, mais de la regarder décortiquer son raisonnement et découvrir qu’il avait presque sûrement raison en ce qui concernait les intentions du commodore.
« Très bien, monsieur, répondit-elle avec un sourire en se calant plus confortablement dans son propre siège. Par quoi pensez-vous que nous devions commencer ? »
Malgré le ton respectueux, c’était presque un défi, et Lynch sourit quand il s’en rendit compte.
« Voilà qui est parlé, enseigne Zilwicki ! Voyons…» Il se balança quelques instants d’avant en arrière puis hocha la tête. « Vous avez déjà mentionné ce qui s’est passé en Monica, reprit-il. J’ai lu les rapports tactiques de la bataille, et je sais que vous étiez sur la passerelle durant le combat. Vous teniez le rôle d’officier de défense antimissile, exact ?
— Oui, monsieur. » Le regard d’Hélène s’assombrit un peu sous l’effet des souvenirs que ramenait cette question : elle-même, au côté d’Abigail Hearns, gérant toute la défense antimissile de l’escadre tandis que les croiseurs de combat monicains fondaient sur eux.
« En ce cas, commençons donc par votre évaluation de la manière dont disposer de Mod. G – ou, d’ailleurs, de E-i – aurait influencé les choix tactiques du commodore Terekhov. »
Hélène fronça les sourcils, pensive, et sa concentration fit s’évanouir le sombre souvenir. Elle réfléchit à la question durant plusieurs secondes puis secoua légèrement la tête.
« Je pense que le changement principal aurait sans doute été la recherche plus précoce de destruction de vaisseaux.
— Ce qui signifie, exactement ? » Le ton de Lynch était une invitation à expliciter sa pensée. Elle se pencha un peu en avant.
« Eh bien, monsieur, je crois que nous savions tous que le seul moyen dont on pouvait espérer arrêter ces croiseurs de combat était un tir de missiles massif à une distance relativement courte. Oh, on en a descendu un de très loin, mais ç’a forcément été un coup de chance extraordinaire. On n’aurait pas dû pénétrer assez profond pour toucher un élément susceptible de le faire exploser comme ça ! »
Elle secoua à nouveau la tête, sombre, en se rappelant la destruction spectaculaire du Typhon et de tout son équipage, puis elle se concentra sur le présent.
« De toute façon, il ne fallait pas leur permettre d’arriver à portée d’énergie et, comme nos têtes laser étaient tellement plus légères, on savait aussi qu’il faudrait concentrer énormément de tirs, à la fois dans l’espace et dans le temps, pour percer leur blindage. Le Chaton – je veux dire l’Hexapuma – était le seul de nos vaisseaux à disposer de Mark 16, si bien qu’on ne pouvait obtenir une pareille concentration au-delà de la portée des missiles standard. Le commandant s’est donc servi de notre feu à longue portée pour obtenir la meilleure idée possible des défenses actives et des capacités GE des Monicains. Il utilisait les Mark 16 pour les obliger à nous contrer, ce qui nous permettait d’effectuer une analyse de leurs défenses et de la transmettre au reste de l’escadre, afin d’optimiser notre feu une fois qu’ils arriveraient à portée de tous nos vaisseaux.
» Mais si on avait disposé de Mod. G à la place des vieux Mod. E, on aurait pu percer le blindage des croiseurs de combat même à longue portée, et sans la concentration devenue nécessaire à la fin de la bataille. Dans ce cas-là, donc, je pense que le commandant aurait aussi cherché à obtenir des informations mais, en même temps…»
Hélène Zilwicki se pencha un peu plus sur son siège, agitant les mains avec enthousiasme, tout en oubliant ses angoisses à propos de son grade et de son manque d’expérience. Elle ne remarqua même pas l’approbation amusée d’Horace Lynch tandis qu’elle se livrait tout entière à la discussion.